La question de l’origine des langues a constammé agité les cœurs, car elle implique, apparemment, des plis culturels dont on a envie ou non: et, en réalité, comme cette origine est toujours obscure, elle tend à épouser à cet égard le sentiment des chercheurs, en tant qu’ils sont aussi des personnes. Walther von Wartburg (1888-1971), philologue suisse, a été plus ou moins chassé des universités françaises parce qu’il soutenait que les langues romanes étaient issues de l’emploi du latin par les cours germaniques installées en Gaule. Pour quelque raison, les Français n’ont pas seulement trouvé cette opinion fausse, mais scandaleuse, et impropre à être diffusée dans l’université.
Leur doctrine dominante est que les langues d’oc et d’oïl sont issues des deux grandes vagues de latinisation de la Gaule, liées aux deux phases de sa conquête. La première est celle de Cnaeus Domitius Ahenobarbus, en 121 avant Jésus-Christ. Elle commence par les Allobroges, soutiens d’Hannibal dans sa guerre contre Rome; elle donne naissance à la Gaule narbonnaise. La seconde est bien sûr la Gaule conquise par Jules César à partir de 58 avant Jésus-Christ, soit soixante-trois ans après la victoire sur les Allobroges. Ce laps de temps expliquerait pourquoi la langue d’oc est plus proche du latin, moins transformée que la langue d’oïl: le substrat gaulois y était plus fort, et, sans conserver plus de mots gaulois, aurait plus déformé le latin.
Une difficulté d’interprétation est venue avec les recherches sur le francoprovençal. Nous avons vu que dans un article de 1978, le professeur Zigmunt Marzys n’en faisait pas une langue à part entière: elle était, à ses yeux, essentiellement une variété de la langue d’oïl, c’est à dire du français.
Comme le rappelle Manuel Meune, professeur à l’université de Montréal, dans un article récent, l’occitaniste Robert Lafont tendait déjà à partager cette opinion:
Le statut ambigu du FP apparaît aussi lorsque [Robert] Lafont évoque ce que serait une ethnie française rapportée au groupe linguistique originel (en France du Nord), en y ajoutant le domaine FP avec une certaine réserve : « Même en lui ajoutant ses fragments détachés d’Europe [Wallonie, Suisse romande, etc.] et l’ensemble franco-provençal, l’ethnie proprement française est une ethnie de dimension moyenne » (Lafont, p. 301).2
Autrement dit, Robert Lafont voulait bien rattacher le francoprovençal à la langue d’oïl, ce qui correspond, il faut bien le dire, à un sentiment souvent présent dans les zones concernées, que le patois est une variété locale du français. La vallée d’Aoste, sous ce rapport, est significative, comme le montre Manuel Meune dans son article: la défense du francoprovençal y va de pair avec celle du français, contre la domination de l’italien.
C’est ce qui a fait dire à Robert Lafont, encore cité par Manuel Meune:
Un sort particulier est celui des Franco-Provençaux: en France, et en Suisse, entre Saint-Étienne et Fribourg, entre Grenoble et Lons-le-Saulnier [sic], existent des parlers populaires à qui les linguistes reconnaissent l’originalité de constituer une langue romane autonome, quoique intermédiaire entre oc et oïl: le franco-provençal. Mais ces parlers ne se sont jamais rassemblés dans la conscience culturelle de l’unité; même en Suisse, ils se sont recouverts de français […]. Sauf dans une démonstration strictement linguistique, il est donc assez normal de passer sous silence l’ethnie franco-provençale.3
Cette opinion sur l’ethnie francoprovençale inexistante est encore de mise – en tout cas défendue par Bénédicte Pivot dans sa conférence donnée le 25 février 2020 à l’université Paul Valéry (Montpellier III)4: nous y étions, puisque nous avons été chargé, lors du même séminaire, de présenter la poésie de Jean-Alfred Mogenet, dont nous avions fourni une édition critique en 2016.
Manuel Meune rappelle que le mouvement arpitan, inspiré par l’écrivain politique valdôtain Joseph Henriet, est d’un sentiment contraire, mais que l’activisme de ses membres ne suffit pas à imposer l’idée d’une “ethnie francoprovençale”, puisque ce mouvement n’a pas de légitimité scientifique et universitaire.
Il apparaît néanmoins un problème, dans le tableau historique de l’origine des langues romanes. Le francoprovençal est particulièrement représenté par la Savoie et le Dauphiné, c’est à dire par les descendants des Allobroges, qui, conquis dès 121 avant Jésus-Christ, ont bien été intégrés à la Gaule narbonnaise. En toute logique, ces deux provinces devraient parler occitan, et, par conséquent, le francoprovençal devrait plutôt être assimilé à l’occitan. Nous avons vu que Xavier de Ricard, félibre rouge qui correspondait avec Amélie Gex, n’était pas loin d’être de cet avis. Que les Francoprovençaux se sentent plus proches du français ne constitue pas une preuve, puisque, en général, ils ne connaissent pas l’occitan, qui est ressenti lui-même comme proche du français depuis l’Espagne ou l’Italie. Les plus anciens textes en langue vernaculaire qu’on peut trouver en Savoie sont des chansons écrites en occitan par le prince Thomas, au XIIe siècle. Pour Robert Lafont, La Chanson de Girart de Roussillon (XIIe siècle) était en un occitan à peine déguisé; or, son éditeur au Livre de Poche (1993), Gérard Gouiran, professeur d’occitan à l’université de Montpellier, a déclaré, dans sa préface, que cette chanson était probablement chantée à la cour de l’archevêque de Vienne, en Dauphiné, et que, par conséquent, elle était dans la langue de cette ville, qui était précisément la principale capitale des Allobroges dans l’antiquité.
Au reste, que les Francoprovençaux ne se ressentent pas comme appartenant à l’ensemble d’oc constitue d’autant moins une preuve que beaucoup de Provençaux, par exemple, partagent ce sentiment, que le provençal n’est pas de l’occitan, quoi qu’il appartienne bien à l’ensemble des langues romanes de France: le professeur Philippe Blanchet, de l’université de Rennes, partage ce sentiment.
Qu’à partir du XIVe siècle, on trouve dans l’aire francoprovençale des textes en français mâtinés de localismes ne constitue aucunement non plus une preuve, puisque c’est également le cas dans l’aire occitane: la seconde moitié du XIIIe siècle voit le français de la cour de Paris triompher largement dans les esprits, comme langue élégante et littéraire par excellence.
Naturellement, si les Allobroges appartenaient à la Gaule narbonnaise, nous savons que les Helvètes de Suisse romande et les Salasses d’Aoste ont été conquis plus tard; or, leur langage est bien du francoprovençal. Si l’aire linguistique ne se recoupe avec aucun sentiment ethnique global, comment se fait-il que le parler des Salasses et des Helvètes ne soit pas devenu du français, voire un latin encore plus modifié que le français, puisque même les Salasses ne furent vaincus que par Auguste, en 25 avant Jésus-Christ, soit trente-trois ans après Lutèce? De deux choses l’une: soit le francoprovençal est issu du sentiment ethnique global dont le centre était les Allobroges et leur cité de Vienne, soit l’explication ordinaire de son origine ne se recoupe pas avec les faits, et donc apparaît comme une théorie faible – un modèle défaillant.
Manuel Meune livre une explication nouvelle à l’existence du francoprovençal:
Après la romanisation de la Gaule narbonnaise (zones devenues occitanophones), une seconde vague de latinisation, diffusée depuis Lugdunum (Lyon), a donné naissance au FP vers le 6e siècle, bien avant la romanisation de la moitié nord de la France, marquée par la langue d’oïl.5
Nous avons vu que les Allobroges appartenaient bien à la Gaule narbonnaise. Ce qui s’est déroulé au VIe siècle ne peut pas avoir pour explication ce qui s’est déroulé plus de six cents ans auparavant. Lyon n’était pas une capitale allobroge, mais burgonde: elle abritait la cour germanique du premier royaume de Bourgogne. Mais nous savons que les Burgondes se posaient comme les successeurs des Allobroges: leurs premières capitales avaient bien été Vienne et Genève. Le problème est dès lors que nous retombons sur la théorie de Walther von Wartburg, de diffusion de plis spécifiques créés au sein du latin depuis les cours des rois germaniques. Il est difficile de comprendre pourquoi le francoprovençal se distinguerait sous ce rapport du français et de l’occitan. Pourquoi il aurait justement une identité spécifique telle qu’il aurait créé une aire linguistique spécifique. L’idée ici est que non seulement les Francoprovençaux auraient une ethnie bien définie, issue du royaume de Bourgogne, mais que même cette ethnie est plus et mieux définie que l’ethnie occitane, passivement soumise à une administration romaine globale, et qui intégrait bien les Allobroges dans la Narbonnaise. De ne pas intégrer les Allobroges dans la Narbonnaise donne au contraire l’impression que l’ethnie occitane est mal définie.
Le professeur Gaston Tuaillon allait dans ce sens d’un pli donné au francoprovençal par le royaume de Bourgogne en expliquant la présence de cette langue dans le Val de Suse par son rattachement au diocèse de Maurienne, en Savoie. C’est donc bien qu’on avait, par le francoprovençal, une sensation d’ethnie globale, soudée par le royaume de Bourgogne, puisque cette intégration date du roi saint Gontran, premier roi mérovingien de Bourgogne.
Ces traits historiques effritent la théorie des latinisations successives qui auraient créé la langue d’oc et la langue d’oïl: le francoprovençal est une épine dans le pied. Il semble seul donner raison à Walther von Wartburg, ce qui est agaçant.
Le pire, peut-être, est que l’aire concernée s’est souvent bien réclamée de cet ancien royaume de Bourgogne: c’est clairement le cas de La Chanson de Girart de Roussillon, qui adopte le point de vue des Bourguignons, nation réputée maltraitée par l’empereur carolingien Charles le Chauve, et intégrant la Savoie et la Suisse romande dans son ensemble évoqué. Plus tard, l’historien savoyard Léon Ménabréa (1804-1857), écrivant sous les rois de Sardaigne, affirmera que la Savoie est, en tant que peuple ayant le sentiment de sa propre existence, l’héritière de la loi gombette du royaume de Bourgogne, synthétisant droit romain et droit germanique, intégrant les traditions allobroges au royaume nouveau. Et, de fait, la Savoie est particulièrement assimilée aux Alllobroges: nous le savons.
Mais, quoi qu’il en soit, ces royaumes dits barbares appartiennent à des temps anciens. La littérature qui s’est faite sous leur influence est constituée d’épopées chrétiennes, souvent dominées par l’esprit féodal, que la pensée classique et philosophique française s’emploie à trouver arriérées dans leur conception. Or, Manuel Meune rappelle, dans son article, que le français a été imposé aux langues régionales, à la Révolution, sous l’idée qu’il était éclairé, rationnel, intelligent, émancipateur, et tout le reste:
La sacralisation du français comme « langue de la liberté » regroupe des aspects sociaux (combattre l’ignorance), nationalistes (créer la nation française) et universalistes (exporter une vision).
On remarquera que la littérature médiévale, en effet, assimilait des régions à des nations: outre les Bourguignons dans La Chanson de Girart de Roussillon, les Languedociens sont traités comme tels dans La Chanson de la Croisade albigeoise. La Révolution entend, d’une certaine manière, parachever l’œuvre de Charles le Chauve en Bourgogne et de saint Louis en Occitanie. La nation française globale est plus intelligente, parce qu’elle est globale, et la langue française plus juste, pour les mêmes raisons; et de fait la littérature médiévale est linguistiquement éclatée, beaucoup de poèmes sont composés dans des langues alors régionales, même Chrétien de Troyes écrivait en champenois.
Mais il y a mieux. Manuel Meune rappelle que l’abbé Grégoire luttait, à la Révolution, contre l’éclatement linguistique et culturel de la nouvelle République. Le moment était tendu, il ne fallait pas laisser partir des provinces dans le désordre ambiant. L’autorité du Roi étant dissoute, il fallait bien la remplacer par quelque chose, qui serait évidemment plus abstrait, la figure royale restant distincte aux yeux terrestres. On ne pouvait pas, alors, raisonnablement croire qu’un M. Jourdain quelconque pourrait physiquement figurer la France: on avait encore pour cela une culture trop classique. On continuait à se moquer de lui, comme Molière.
L’abbé Grégoire constate que, si la plupart des langues régionales sont parlées par des minorités ne présentant pas de danger majeur pour l’unité française, l’Occitanie est un vaste champ qui, intégré au territoire, n’est pas un simple débordement d’une culture nationale voisine, comme l’est la Corse dont le parler est proche de l’italien, ou l’Alsace dont le parler est une sorte d’allemand. Il prend donc une résolution, rappelle Manuel Meune: il va s’adresser aux “Frères du Midi” pour qu’ils abandonnent volontairement leur langue au nom de “l’unité de l’idiome, partie intégrante de la Révolution”. Il n’est même plus question d’affirmer que l’occitan est arriéré dans son esprit, puisque tout le monde sait que sa production est équivalente en lumières et en importance à celle du français, pour ce qui est du Moyen-Âge – que même on y trouve un plus grand esprit d’indépendance vis à vis de l’Eglise romaine, une tendance à l’hérésie et au rationalisme et un goût clair pour la liberté. Il s’agit simplement de participer à l’effort d’unité par bonté d’âme, ce qui était évidemmment le vrai but: assurer au pouvoir parisien une représentativité favorisée par l’adoption de sa langue.
Dès lors, on pourrait imaginer que la théorie des conquêtes successives de Rome comme expliquant en Gaule les différentes langues romanes qu’on y trouvait au Moyen-Âge ait été elle-même favorisée par l’esprit de l’abbé Grégoire, persistant à l’époque où cette théorie a été élaborée: dans les débuts de la IIIe République, après la chute de l’Empereur Napoléon III, qui donnait lui aussi de la nation une figure visible. Cela ne rend pas cette théorie nécessairement fausse; mais cela peut expliquer pourquoi celle de Walther von Wartburg a été interdite de cité, au lieu qu’on accepte d’en débattre. Naturellement, ce linguiste suisse était influencé par son pays, qui accepte la diversité linguistique, a quatre langues officielles. Mais que deviendrait la France, si on disait que, culturellement, elle émane de royaumes barbares indépendants, voire antagonistes? La vision de l’unité en serait brouillée; la stabilité des institutions, comme on dit, mise en danger.
Personne ne veut d’une telle situation, et, si l’intérêt supérieur de ces institutions se recoupe avec la vérité historique, tout est pour le mieux: on ne peut que s’en réjouir.
Notes :
1. L’article cité de Robert Lafon est : “Sur le problème national en France : aperçu historique”, in Les temps modernes, 324 (1973), 21-53.
2. Meune, Manuel. « « Perdant » ou « gagnant » du contact avec le français ? Le francoprovençal en France, Suisse et Italie. » Minorités linguistiques et société / Linguistic Minorities and Society, numéro 27, 2026. https://doi.org/10.7202/1122482ar.
3. Lafont, R., p. 29-30.
4. Bénédicte Pivot, « Enjeux sociololinguistiques de la reconnaissance et de la valorisation du francoprovençal, langue régionale de France », Séminaire REDOC / LLACS, mardi 25 février. Le Franco-Provençal – Sociolinguistique et littérature.
5. Op. cit.